Selon BAUDELAIRE : « Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables ». Que penserait BAUDELAIRE de la personne qui boit de l’eau malgré un confinement historique[1] ? Le confinement lié à la pandémie du covid-19 est une première en France et vise à réduire drastiquement sa propagation depuis le 17 mars 2020. Ce confinement va notamment impacter l’économie puisqu’il aura une incidence importante important sur notre façon de consommer. Parmi les changements de consommation des français, revenons sur celle ayant trait à la consommation d’alcool.

En période de confinement le « Dry January » laisse place au « Wet March » et « Wet April ». Les jeux de mots en lien avec l’alcool et le covid-19 sont légions : Corona® virus, covigne-19, covid-ta cave… Pourtant c’est un sujet on ne peut plus sérieux. Buvons-nous davantage d’alcool une fois confiné ? De plus, que dire des milieux familiaux dangereux où sont confinés des personnes maltraitées et violentées, souvent sous fond d’alcool ? C’est tout l’objet des quelques développements qui vont suivre et qui m’éviteront probablement d’ouvrir une bonne bouteille de vin. Si le confinement semble augmenter la consommation d’alcool cela peut avoir de lourdes conséquences, notamment dans les familles à risque. Le confinement semble donc avoir des conséquences en cascade, puisque dans un premier temps il va favoriser l’alcoolisation (I) ce qui peut avoir de lourdes conséquences sur les violences intrafamiliales (II).

I. Un confinement favorisant l’alcoolisation

Les addictologues s’inquiètent pendant le confinement[2]. L’ennui, la dépression, le stress, l’angoisse sont autant de raisons pour donner l’envie de boire aux personnes confinées[3]. De plus, des psychologues énoncent qu’après plus de dix jours de confinement des syndromes de stress post-traumatiques peuvent apparaître[4]. L’alcool peut jouer un rôle pour tenter de faire disparaître ces effet particulièrement lourds. Cette boisson psychoactive peut en effet être consommée pour réduire les effets liés à ce stress, favorisant une fois de plus l’alcoolisation. Or certains addictologues semblent indiquer qu’il ne faut pas confondre apéritifs (ou apéros pour les intimes) et alcoolisme. Autrement dit, il ne faut pas confondre le nostalgique désir de retrouver ses amis autour d’un verre et l’envie irrépressible de boire de l’alcool. L’une vise à se rassembler, à converser, à rire, en présence d’amis et de quelques verres[5]. L’autre vise à boire (seul ou non) sans aucune raison apparente et de plus en plus régulièrement sans modération. Or une nouvelle mode se crée, en période de confinement, en l’absence de présence amicale : les apéritifs en visioconférence[6]. Il s’agit alors de se réunir avec ses amis sur les plateformes Messenger®, Skype® Zoom®, ou autre dans le but de se voir et partager un moment convivial ensemble. Il s’agit bien d’apéritifs et l’idée est donc de boire ensemble malgré la distance. Que les français sont ingénieux lorsqu’il s’agit de boire ! Même si des premiers chiffres semblent indiquer que la vente d’alcool baisse en ce début de confinement[7], il faudra analyser la vente d’alcool une fois le confinement terminé. Il semble donc que ces chiffres, qui montrent toutefois une augmentation des ventes de bières, soient à prendre avec précaution. Mais les français ne sont évidemment pas les seuls à tendre vers une plus grande alcoolisation en temps de crise. Les new-yorkais – et a fortiori les américains – semblent vouloir, eux-aussi, noyer leur chagrin dans l’alcool[8]. Voilà qui est rassurant, boire en temps de crise n’est donc pas spécifique aux français, les new-yorkais en font autant. Difficile de leur jeter la bière, euh la pierre. En outre, la disparition du lieu de travail mérite d’être évoquée. En effet boire chez soi n’est pas interdit, alors que seuls le vin, la bière, le cidre et le poiré sont autorisés sur le lieu de travail[9]. De plus l’infraction d’ivresse publique et manifeste[10], nécessite qu’elle soit publique et donc qu’elle n’ait pas lieu dans un lieu privé. Or en période de confinement le lieu privé est le seul lieu auquel nous avons accès. Le fait de travailler chez soi autorise donc à boire sur son lieu de travail – confinement oblige – tout alcool, même les plus alcoolisés. L’article L. 3341-1 du Code de la santé publique précise explicitement que la personne doit être ivre sur un lieu public pour que l’infraction d’ivresse publique et manifeste soit constituée[11]. Or en période de confinement les lieux publics sont quasiment inaccessibles et donc l’ivresse n’est plus réprimée même si elle est manifeste.

Autrement dit, si les français n’avaient pas besoin de raisons pour s’enivrer, le confinement leur en donne tout de même. Pour autant le confinement ne peut en aucun justifier les violences intrafamiliales, ces dernières étant souvent exercées sous fond d’alcool.

II. L’alcoolisation contribuant aux violences intrafamiliales

Selon le préfet de l’Aisne l’alcoolisation a un tel impact sur les violences intrafamiliales qu’il faut interdire sa vente dans son département pour les réduire. Nous ne pouvons que partager l’idée que l’alcool favorise les violences, notamment pour ce types de violences volontaires particulières[12]. Pour autant ce dernier après avoir proposé une mesure ambitieuse avec cet arrêté préfectoral l’a finalement abrogé. Le poids des lobbys de l’alcool est tel, que ce type d’arrêté est audacieux. Le préfet estime, suite à l’abrogation de son arrêté, que la question doit être réglée, non pas au niveau départemental mais au niveau national… quelle naïveté. Au niveau national ce sont les lobbys qui décident et les franchises Pernod-Ricard®[13] ou encore Chartreuse®[^quatorze] créent l’empathie en distribuant de quoi faire du gel hydroalcoolique en pleine pénurie… Quelle manœuvre maligne de la part de ces lobbys qui sauront rappeler leur rôle durant cette période particulière en cas d’ambition de limiter la vente d’alcool. Toutefois, il faut rappeler que certains chiffres évoquent qu’un « féminicide »[14] sur trois ont lieu après une alcoolisation de l’auteur, ce qui n’est pas négligeable[15]. Il ne faut donc pas oublier ces personnes qui, au lieu de trouver dans le milieu familial le réconfort attendu, y sont emprisonnés et violentés. Ces personnes qui, lorsqu’elles sont scolarisées, ou vont travailler retrouvent un peu de liberté. Ces personnes-là sont fragiles et aux mains de leurs bourreaux pendant cette triste période de confinement. Or ces bourreaux, auteurs de violences intrafamiliales en tout genre[16], sont livrés à eux-mêmes et peuvent boire toute la journée en compagnie de leurs cibles privilégiées. Des campagnes énoncent qu’être confiné ne veut pas dire refuser de s’enfuir mais que leur propose-t-on concrètement ? Il est tout de même fait état de 30 % d’augmentation des violences conjugales pendant le confinement justifiant de faire des pharmacies un refuge pour les victimes de violences conjugales[17], mais nous doutons de l’efficacité d’une telle mesure. L’alcoolisation étant favorisée par le confinement, il peut être une des raisons expliquant cette augmentation. Il ne faut donc pas oublier ces victimes de violences conjugales, ou parentales qui sont plus exposées que jamais à cause de ce confinement historique. En tout état de cause, l’alcool est donc dangereux en période de confinement, notamment indirectement pour ces victimes de violences intrafamiliales. L’alcool ne doit pas faire couler plus de sang que d’encre[18].

Deviendrons-nous tous alcooliques à la fin du confinement ? Pas sûr… Mais apprenons de l’Histoire. Les poilus buvaient dans les tranchées pour oublier les horreurs qu’ils vivaient lors de la Première Guerre Mondiale[19]. N’en déplaise au Président de la République, contrairement à eux, nous ne sommes pas en guerre[20] ! Buvons donc avec parcimonie dans l’attente de chiffre d’affaire des alcooliers pour ces deux mois confinés. Je finirai par un conseil : restez chez vous et cachez vos bouteilles !


  1. NIETO (S), « Coronavirus : le confinement du pays, une première dans l’histoire de la France ? », Le Parisien, 17 mars 2020, http://www.leparisien.fr/societe/sante/coronavirus-le-confinement-du-pays-une-premiere-dans-l-histoire-de-france-17-03-2020-8282169.php ↩︎

  2. AFP, « Alcool, tabac, drogue… Tous addicts après le confinement ? », Sud-Ouest, 26 mars 2020, https://www.sudouest.fr/2020/03/26/alcool-tabac-drogue-tous-addicts-apres-le-confinement-7364153-11004.php. ↩︎

  3. METEYER (M), « La dangereuse tentation de l’alcool pour combattre l’ennui ou l’angoisse », Le Figaro, 24 mars 2020, https://www.lefigaro.fr/sciences/la-dangereuse-tentation-de-l-alcool-pour-combattre-l-ennui-ou-l-angoisse-20200323 ↩︎

  4. BERGER (D), « Covid-19 : Un confinement de plus de dix jours peut causer des syndromes de stress post-traumatique », France Culture, 23 mars 2020, https://www.franceculture.fr/societe/covid-19-un-confinement-de-plus-de-dix-jours-peut-causer-des-syndromes-de-stress-post-traumatique ↩︎

  5. Dans l’idéal avec modération… ↩︎

  6. PIQUET (C), « Coronavirus : pendant le confinement, “c’est apéro Skype !” », Le Parisien, 19 mars 2020, http://www.leparisien.fr/societe/coronavirus-pendant-le-confinement-c-est-apero-skype-19-03-2020-8283831.php ↩︎

  7. HEIDSIEK (L), « Contre toute attente, la vente d’alcool diminue en France », Le Figaro, 27 mars 2020, https://www.lefigaro.fr/conso/contre-toute-attente-la-vente-d-alcool-diminue-en-france-20200327 ↩︎

  8. AFP, « Face à l’épidémie, New York noie son stress dans l’alcool », Metro Time, 26 mars 2020, https://fr.metrotime.be/2020/03/26/actualite/face-a-lepidemie-new-york-noie-son-stress-dans-lalcool/ ↩︎

  9. Selon l’article R. 4228-20 du Code du travail. ↩︎

  10. Selon l’article R. 3353-1 du Code de la santé publique : « Le fait de se trouver en état d’ivresse manifeste dans les lieux mentionnés à l’article L. 3341-1 est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la 2e classe ». ↩︎

  11. Article R. 3353-1 du Code de la santé publique. ↩︎

  12. Cf. thèse à venir à ce propos par LAGANA (A) sur L’appréhension des violences liées à la prise d’alcool et de stupéfiants par le Droit pénal. ↩︎

  13. DELMAS (M), « Pernod Ricard offre 70 000 litres d’alcool pour confectionner du gel hydroalcoolique », Creapills, 18 mars 2020, https://creapills.com/pernod-ricard-alcool-gel-hydroalcoolique-20200318 ↩︎

  14. Le pénaliste que je suis cède à la tentation d’utiliser ce mot polémique qui pourtant n’existe pas en droit pénal, puisqu’il s’agit d’un homicide volontaire comme les autres. L’aggravation de l’homicide volontaire ne peut pas venir du genre de la victime. L’ajout du terme « féminicide » dans le Code pénal a donc été jugé inutile, notamment in VINCENT (F), « L’inscription du terme féminicide dans le Code pénal jugée “inutile” », Le Monde, 18 février 2020, https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/02/18/l-inscription-du-terme-feminicide-dans-le-code-penal-jugee-inutile_6029987_3224.html ↩︎

  15. BIENVENU (J), « L’alcool, présent dans un féminicide sur trois », Le Monde, 12 mars 2020, https://www.lemonde.fr/sante/article/2020/03/12/l-alcool-present-dans-un-feminicide-sur-trois_6032765_1651302.html ↩︎

  16. En ce qui concerne les violences volontaires en tout genre cela concerne les articles 222-7 et suivants du Code pénal ; quant aux agressions sexuelles, au sens large, elles sont prévues par les articles 222-22 et suivants du Code pénal. ↩︎

  17. JANIN (C), « Confinement. Les pharmacies, refuges des victimes de violences conjugales », Ouest France, 28 mars 2020, https://www.ouest-france.fr/faits-divers/violences/confinement-les-pharmacies-refuges-des-victimes-de-violences-conjugales-6794337 ↩︎

  18. Comme le montrent les nombreux articles de presse qui traitent du sujet de l’alcool pendant le confinement. ↩︎

  19. Notamment in RIDEL (C), L’ivresse des soldats, Vendémiaire, 2016, 432 pages. ↩︎

  20. Cette formule a été citée à six reprises lorsque le Président de la République a annoncé le confinement aux français, notamment in PIETRALUNGA (C) et LEMARIÉ (A), « “Nous sommes en guerre” : face au coronavirus, Emmanuel Macron sonne la “mobilisation générale” », Le Monde, 17 mars 2020, https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/03/17/nous-sommes-en-guerre-face-au-coronavirus-emmanuel-macron-sonne-la-mobilisation-generale_6033338_823448.html ↩︎